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Cloud souverain ou de confiance : garder la tĂȘte froide dans le nuage…

6 min de lecture

ForbesPierre Mangin | 26 avril 2024

Avec la montĂ©e des tensions internationales, les concepts de « cloud de confiance » et de « cloud souverain », apparus il y a dix ans, prennent une rĂ©sonance particuliĂšre depuis quelques mois. Qu’est-ce qui a changĂ© dans l’UE depuis la crĂ©ation du consortium Gaia-X ? Que pĂšse la qualification SecNumCIoud ?

La souverainetĂ© des systĂšmes d’information et le cloud de confiance intĂ©ressent les organisations : selon le club d’experts Cesin (cybersĂ©curitĂ©), une entreprise sur deux (55 %) montre « un attrait marquĂ© pour les initiatives en cours ». « La souverainetĂ© renvoie Ă  des services de cloud computing qui sont conformes aux rĂ©glementations territoriales, europĂ©ennes et nationales », constate Noham Medyouni, CTO ambassador chez Dell Technologies France, tandis que le concept de cloud de confiance serait « moins complĂ©mentaire, moins restreint, moins strict ». Dans ce contexte, la qualification SecNumCIoud Ă©laborĂ©e en France par l’Anssi (Agence nationale de la sĂ©curitĂ© des systĂšmes d’information) se justifie : « C’est un rĂ©fĂ©rentiel prescrivant des rĂšgles de sĂ©curitĂ© et s’inspirant des directives europĂ©ennes, dont celles sur la protection des donnĂ©es personnelles (RGPD). Il impose que le fournisseur soit europĂ©en, qu’il dĂ©tienne la certification ISO 27001 sur l’ensemble de sa plateforme, qu’il soit opĂ©rationnel localement, avec du personnel basĂ© en Europe, sous contrat europĂ©en », prĂ©cise Noham Medyouni. Les fournisseurs de services cloud qualifiĂ©s SecNumCIoud ne sont pas lĂ©gion en France. On peut citer OVH Cloud, CloudTemple (groupe Neurones), Oodrive, Prolival (Horizon), Scaleway, ou deux nouveaux entrants, Bleu et NumSpot (cf. encadrĂ©). L’Allemagne recense quelques acteurs Ă©galement capables de rivaliser avec les gĂ©ants amĂ©ricains du cloud, dits « hyperscalers » (Amazon AWS, Google, iCloud d’Apple, Microsoft
), sans oublier les chinois Alibaba et Huawei.

Quelle vision européenne ?

Cette distinction entre cloud de confiance et cloud souverain est entendue par l’Union europĂ©enne. Il s’agit de fixer des rĂšgles du jeu, comme celles sur la protection des donnĂ©es personnelles (RGPD), ou encore les DMA (Digital market act), et DSA (Digital services act), et bientĂŽt sur l’IA. L’Europe rĂ©plique ainsi au Patriot act et au Cloud act (poussĂ© par Donald Trump), deux dispositifs qui ouvrent aux administrations centrales des États-Unis l’accĂšs aux donnĂ©es des entreprises amĂ©ricaines Ă  l’étranger. Pour faire contrepoids, le consortium franco-allemand Gaia-X, initiĂ© par une vingtaine d’acteurs allemands et français, avait eu le soutien de la Commission de Bruxelles. Mais sur un malentendu : « En rĂ©alitĂ©, les Allemands ne voulaient pas exclure les hyperscalers amĂ©ricains mais plutĂŽt susciter des agrĂ©gations ou passerelles avec leurs plateformes », observe Noham Medyouni (Dell). Du coup, en 2021, certains membres cofondateurs de Gaia-X, dont Scaleway (Yann Lechelle, proche de Xavier Niel), ont claquĂ© la porte. Aujourd’hui, l’alliance compte plus de 370 membres du monde entier et veut faciliter la crĂ©ation de data spaces. On est loin de la souveraineté  « Tout le monde s’y est donnĂ© rendez-vous, y compris Google, Huawei
 Ça pose des questions sur le lobbying », observe Mos Amokhtari, responsable StratĂ©gie cloud chez Red Hat France (distributeur de logiciels libres ou en sources ouvertes, acquis par IBM). À leur tour, Outscale (Dassault SystĂšmes) et Docapost ont quittĂ© Gaia-X et ont créé NumSpot (cf. encadrĂ©). Citons Ă©galement Cloud Temple choisi par des institutions publiques, dont l’EFS (Don du sang).

La question de l’extraterritorialitĂ© subsiste

Il n’empĂȘche, le cloud de confiance suffit Ă  de nombreuses entreprises : selon une rĂ©cente Ă©tude d’IDC, 82 % des organisations en Europe dĂ©clarent l’utiliser ou l’envisager. « Les fournisseurs de cloud public y viennent, constate Mos Amokhtari, mais il reste que les donnĂ©es ne doivent pas pouvoir quitter le territoire. » En clair, s’assurer que les clĂ©s de chiffrement des donnĂ©es ne soient pas exposĂ©es au Cloud act amĂ©ricain. La qualification SecNumCIoud (dans sa version 3.2) Ă©carte prĂ©cisĂ©ment tout risque d’extraterritorialitĂ© des donnĂ©es. Et pourtant, on voit naĂźtre des alliances comme celle scellĂ©e entre Google et ThaĂŻes autour de la coentreprise S3NS pour une offre de cloud de confiance. « Ce rapprochement inattendu, un peu hors nature, a tout d’une rĂ©plique Ă  la coentreprise Bleu annoncĂ©e en 2022 et rĂ©unissant Microsoft, Orange et Capgemini, observe Mos Amokhtari. À travers ces alliances, les gĂ©ants du cloud semblent vouloir anticiper le durcissement des rĂšgles du jeu Ă©dictĂ©es par l’UE. »

Garder le contrîle, surtout avec l’IA

La bonne pratique consisterait Ă  conserver les donnĂ©es critiques chez soi sur un cloud privĂ© ou cloud de confiance ; et, pour le reste, une partie du systĂšme d’information serait Ă©tendu Ă  un cloud public tout en gardant le contrĂŽle. « Le qualificatif “souverain” est invoquĂ© lorsque l’activitĂ© est trĂšs sensible, par exemple dans la banque, la dĂ©fense nationale, la recherche nuclĂ©aire, etc.», ajoute le responsable de Red Hat. Le secteur de la santĂ©, trĂšs friand de modĂ©lisation, utilise des algorithmes d’IA (comme LLM, large language model) qui nĂ©cessitent de piocher dans de vastes ensembles de donnĂ©es. Or, au nom de la souverainetĂ©, cet accĂšs aux donnĂ©es peut se fermer : « Pour les chercheurs, c’est un dilemme compliquĂ©, une question de gĂ©opolitique et non de technologie », observe Noham Medyouni (Dell). Le monde de l’édition s’intĂ©resse aussi au cloud souverain, surtout s’il utilise une IA gĂ©nĂ©rative : « Ici se pose la question de la propriĂ©tĂ© intellectuelle et des droits d’auteur. Or, dans ce domaine, la France est bien placĂ©e avec des start-up comme Hugging Face, bien accueillie aux États-Unis, ou encore Mistral AI [IA gĂ©nĂ©rative] », ajoute le spĂ©cialiste de Dell.

Réversibilité et portabilité

La rĂ©versibilitĂ© et la portabilitĂ© restent cruciales : comment passer d’un cloud Ă  un autre ? Cela reste techniquement compliquĂ© et coĂ»teux. Ce qui explique le succĂšs de solutions open source comme Openshift. « Il s’agit souvent de services managĂ©s, donc externalisĂ©s, et Ă  la demande, facturĂ©s par “instance”, Ă  l’usage. FaccĂšs au code doit rester ouvert », insiste Noham Medyouni. Ainsi, comme HPE, IBM, Oracle et d’autres, Dell a dĂ©veloppĂ© sa propre plateforme (Cloud APEX for Openshift). Il existe des alternatives Ă  Openshift (environ 47,8 % du marchĂ©, selon IT Pro, 2021) : citons Suse Rancher, choisie par France Travail, ou des serveurs virtuels (clusters) Tanzu Kubernetes chez VMware ou encore Canonical Kubernetes sur Ubuntu (autre open source)
 On peut aussi concevoir d’entraĂźner sa modĂ©lisation chez un hyperscaler avec quelques donnĂ©es pour ensuite la dĂ©velopper sur un cloud souverain indĂ©pendant. Bref, tous les scĂ©narios restent possibles.

« On peut rechercher la souverainetĂ© sans ĂȘtre extrĂ©mistes »

NumSpot, nouveau fournisseur de services cloud managĂ©s et sĂ©curisĂ©s, veut rĂ©pondre Ă  la qualification de cloud de confiance souverain SecNumCIoud 3.S. Cette SAS française au capital de 50 M€ a Ă©tĂ© créée en fĂ©vrier 2023 par la Banque des territoires, Docaposte, Bouygues et Dassault SystĂšmes. « En proposant du “vrai » cloud public souverain, l’objectif n’est pas d’évincer les Gafam mais de crĂ©er une offre alternative ou complĂ©mentaire », explique son prĂ©sident, Alain Issarni, ancien DSI de la Cnam et de la DGFIP Ă  Bercy. « Nous ne sommes pas non plus sur le segment des entreprises françaises associĂ©es Ă  la technologie des Gafam. Nous construisons un cloud basĂ© sur des briques logicielles libres. Notre cible, ce sont les administrations, les opĂ©rateurs, les collectivitĂ©s, les acteurs de la santĂ©, les banques & assurances et les OIV [organismes d’importance vitale] qui vont requĂ©rir la conformitĂ© Ă  NIS2.» « Il ne s’agit pas d’ĂȘtre des extrĂ©mistes de la souverainetĂ©. La vraie question est celle du niveau de dĂ©pendance vis-Ă -vis d’acteurs tiers. Le premier critĂšre, c’est l’immunitĂ© par rapport aux lois extraterritoriales, comme le Cloud act amĂ©ricain (toute organisation y est exposĂ©e, si elle est dĂ©tenue Ă  plus de 24 s par un acteur amĂ©ricain) mais aussi, et surtout, le systĂšme de surveillance FISA [Foreign intelligence surveillance act] des États-Unis, qui est l’objet de discussions actuellement Ă  Washington et pourrait conduire Ă  une collecte de masse de donnĂ©es encore plus grande qu’aujourd’hui et tout aussi problĂ©matique en termes de respect de la sĂ©curitĂ© et confidentialitĂ© des donnĂ©es. »

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