Avec la montĂ©e des tensions internationales, les concepts de « cloud de confiance » et de « cloud souverain », apparus il y a dix ans, prennent une rĂ©sonance particuliĂšre depuis quelques mois. Quâest-ce qui a changĂ© dans lâUE depuis la crĂ©ation du consortium Gaia-X ? Que pĂšse la qualification SecNumCIoud ?
La souverainetĂ© des systĂšmes dâinformation et le cloud de confiance intĂ©ressent les organisations : selon le club dâexperts Cesin (cybersĂ©curitĂ©), une entreprise sur deux (55 %) montre « un attrait marquĂ© pour les initiatives en cours ». « La souverainetĂ© renvoie Ă des services de cloud computing qui sont conformes aux rĂ©glementations territoriales, europĂ©ennes et nationales », constate Noham Medyouni, CTO ambassador chez Dell Technologies France, tandis que le concept de cloud de confiance serait « moins complĂ©mentaire, moins restreint, moins strict ». Dans ce contexte, la qualification SecNumCIoud Ă©laborĂ©e en France par lâAnssi (Agence nationale de la sĂ©curitĂ© des systĂšmes dâinformation) se justifie : « Câest un rĂ©fĂ©rentiel prescrivant des rĂšgles de sĂ©curitĂ© et sâinspirant des directives europĂ©ennes, dont celles sur la protection des donnĂ©es personnelles (RGPD). Il impose que le fournisseur soit europĂ©en, quâil dĂ©tienne la certification ISO 27001 sur lâensemble de sa plateforme, quâil soit opĂ©rationnel localement, avec du personnel basĂ© en Europe, sous contrat europĂ©en », prĂ©cise Noham Medyouni. Les fournisseurs de services cloud qualifiĂ©s SecNumCIoud ne sont pas lĂ©gion en France. On peut citer OVH Cloud, CloudTemple (groupe Neurones), Oodrive, Prolival (Horizon), Scaleway, ou deux nouveaux entrants, Bleu et NumSpot (cf. encadrĂ©). L’Allemagne recense quelques acteurs Ă©galement capables de rivaliser avec les gĂ©ants amĂ©ricains du cloud, dits « hyperscalers » (Amazon AWS, Google, iCloud dâApple, MicrosoftâŠ), sans oublier les chinois Alibaba et Huawei.
Quelle vision européenne ?
Cette distinction entre cloud de confiance et cloud souverain est entendue par lâUnion europĂ©enne. Il sâagit de fixer des rĂšgles du jeu, comme celles sur la protection des donnĂ©es personnelles (RGPD), ou encore les DMA (Digital market act), et DSA (Digital services act), et bientĂŽt sur lâIA. LâEurope rĂ©plique ainsi au Patriot act et au Cloud act (poussĂ© par Donald Trump), deux dispositifs qui ouvrent aux administrations centrales des Ătats-Unis lâaccĂšs aux donnĂ©es des entreprises amĂ©ricaines Ă lâĂ©tranger. Pour faire contrepoids, le consortium franco-allemand Gaia-X, initiĂ© par une vingtaine dâacteurs allemands et français, avait eu le soutien de la Commission de Bruxelles. Mais sur un malentendu : « En rĂ©alitĂ©, les Allemands ne voulaient pas exclure les hyperscalers amĂ©ricains mais plutĂŽt susciter des agrĂ©gations ou passerelles avec leurs plateformes », observe Noham Medyouni (Dell). Du coup, en 2021, certains membres cofondateurs de Gaia-X, dont Scaleway (Yann Lechelle, proche de Xavier Niel), ont claquĂ© la porte. Aujourdâhui, lâalliance compte plus de 370 membres du monde entier et veut faciliter la crĂ©ation de data spaces. On est loin de la souveraineté⊠« Tout le monde sây est donnĂ© rendez-vous, y compris Google, Huawei⊠Ăa pose des questions sur le lobbying », observe Mos Amokhtari, responsable StratĂ©gie cloud chez Red Hat France (distributeur de logiciels libres ou en sources ouvertes, acquis par IBM). Ă leur tour, Outscale (Dassault SystĂšmes) et Docapost ont quittĂ© Gaia-X et ont créé NumSpot (cf. encadrĂ©). Citons Ă©galement Cloud Temple choisi par des institutions publiques, dont lâEFS (Don du sang).
La question de lâextraterritorialitĂ© subsiste
Il nâempĂȘche, le cloud de confiance suffit Ă de nombreuses entreprises : selon une rĂ©cente Ă©tude dâIDC, 82 % des organisations en Europe dĂ©clarent lâutiliser ou lâenvisager. « Les fournisseurs de cloud public y viennent, constate Mos Amokhtari, mais il reste que les donnĂ©es ne doivent pas pouvoir quitter le territoire. » En clair, sâassurer que les clĂ©s de chiffrement des donnĂ©es ne soient pas exposĂ©es au Cloud act amĂ©ricain. La qualification SecNumCIoud (dans sa version 3.2) Ă©carte prĂ©cisĂ©ment tout risque dâextraterritorialitĂ© des donnĂ©es. Et pourtant, on voit naĂźtre des alliances comme celle scellĂ©e entre Google et ThaĂŻes autour de la coentreprise S3NS pour une offre de cloud de confiance. « Ce rapprochement inattendu, un peu hors nature, a tout dâune rĂ©plique Ă la coentreprise Bleu annoncĂ©e en 2022 et rĂ©unissant Microsoft, Orange et Capgemini, observe Mos Amokhtari. Ă travers ces alliances, les gĂ©ants du cloud semblent vouloir anticiper le durcissement des rĂšgles du jeu Ă©dictĂ©es par lâUE. »
Garder le contrĂŽle, surtout avec lâIA
La bonne pratique consisterait Ă conserver les donnĂ©es critiques chez soi sur un cloud privĂ© ou cloud de confiance ; et, pour le reste, une partie du systĂšme dâinformation serait Ă©tendu Ă un cloud public tout en gardant le contrĂŽle. « Le qualificatif âsouverainâ est invoquĂ© lorsque lâactivitĂ© est trĂšs sensible, par exemple dans la banque, la dĂ©fense nationale, la recherche nuclĂ©aire, etc.», ajoute le responsable de Red Hat. Le secteur de la santĂ©, trĂšs friand de modĂ©lisation, utilise des algorithmes dâIA (comme LLM, large language model) qui nĂ©cessitent de piocher dans de vastes ensembles de donnĂ©es. Or, au nom de la souverainetĂ©, cet accĂšs aux donnĂ©es peut se fermer : « Pour les chercheurs, câest un dilemme compliquĂ©, une question de gĂ©opolitique et non de technologie », observe Noham Medyouni (Dell). Le monde de lâĂ©dition sâintĂ©resse aussi au cloud souverain, surtout sâil utilise une IA gĂ©nĂ©rative : « Ici se pose la question de la propriĂ©tĂ© intellectuelle et des droits dâauteur. Or, dans ce domaine, la France est bien placĂ©e avec des start-up comme Hugging Face, bien accueillie aux Ătats-Unis, ou encore Mistral AI [IA gĂ©nĂ©rative] », ajoute le spĂ©cialiste de Dell.
Réversibilité et portabilité
La rĂ©versibilitĂ© et la portabilitĂ© restent cruciales : comment passer dâun cloud Ă un autre ? Cela reste techniquement compliquĂ© et coĂ»teux. Ce qui explique le succĂšs de solutions open source comme Openshift. « Il sâagit souvent de services managĂ©s, donc externalisĂ©s, et Ă la demande, facturĂ©s par âinstanceâ, Ă lâusage. FaccĂšs au code doit rester ouvert », insiste Noham Medyouni. Ainsi, comme HPE, IBM, Oracle et dâautres, Dell a dĂ©veloppĂ© sa propre plateforme (Cloud APEX for Openshift). Il existe des alternatives Ă Openshift (environ 47,8 % du marchĂ©, selon IT Pro, 2021) : citons Suse Rancher, choisie par France Travail, ou des serveurs virtuels (clusters) Tanzu Kubernetes chez VMware ou encore Canonical Kubernetes sur Ubuntu (autre open source)⊠On peut aussi concevoir dâentraĂźner sa modĂ©lisation chez un hyperscaler avec quelques donnĂ©es pour ensuite la dĂ©velopper sur un cloud souverain indĂ©pendant. Bref, tous les scĂ©narios restent possibles.
« On peut rechercher la souverainetĂ© sans ĂȘtre extrĂ©mistes »
NumSpot, nouveau fournisseur de services cloud managĂ©s et sĂ©curisĂ©s, veut rĂ©pondre Ă la qualification de cloud de confiance souverain SecNumCIoud 3.S. Cette SAS française au capital de 50 M⏠a Ă©tĂ© créée en fĂ©vrier 2023 par la Banque des territoires, Docaposte, Bouygues et Dassault SystĂšmes. « En proposant du âvrai » cloud public souverain, l’objectif n’est pas dâĂ©vincer les Gafam mais de crĂ©er une offre alternative ou complĂ©mentaire », explique son prĂ©sident, Alain Issarni, ancien DSI de la Cnam et de la DGFIP Ă Bercy. « Nous ne sommes pas non plus sur le segment des entreprises françaises associĂ©es Ă la technologie des Gafam. Nous construisons un cloud basĂ© sur des briques logicielles libres. Notre cible, ce sont les administrations, les opĂ©rateurs, les collectivitĂ©s, les acteurs de la santĂ©, les banques & assurances et les OIV [organismes dâimportance vitale] qui vont requĂ©rir la conformitĂ© Ă NIS2.» « Il ne sâagit pas d’ĂȘtre des extrĂ©mistes de la souverainetĂ©. La vraie question est celle du niveau de dĂ©pendance vis-Ă -vis d’acteurs tiers. Le premier critĂšre, c’est l’immunitĂ© par rapport aux lois extraterritoriales, comme le Cloud act amĂ©ricain (toute organisation y est exposĂ©e, si elle est dĂ©tenue Ă plus de 24 s par un acteur amĂ©ricain) mais aussi, et surtout, le systĂšme de surveillance FISA [Foreign intelligence surveillance act] des Ătats-Unis, qui est l’objet de discussions actuellement Ă Washington et pourrait conduire Ă une collecte de masse de donnĂ©es encore plus grande qu’aujourdâhui et tout aussi problĂ©matique en termes de respect de la sĂ©curitĂ© et confidentialitĂ© des donnĂ©es. »